Il a plu une bonne partie de la nuit. Une pluie d’orage violente qui ravine les pentes de la montagne où je vis avec ma Mère et l’ensemble du troupeau.
Nous sommes au début de l’été et, en cette saison, les orages sont fréquents
dans cette région du Nord de l’Aragon : le Mont OROEL.
Je suis né, il y a tout juste trois semaines et je veille à ne pas m’éloigner de ma Mère ( « La Negra » ) quoiqu’il m’arrive souvent de jouer avec les
autres poulains du troupeau sous l’œil vigilant de notre Père : un magnifique étalon aux longs crins brûlés et à l’allure fière de maître incontesté
du toit de mon monde…
Ce matin, le jour se lève à peine sur les sierras environnantes, une agitation anormale saisie l’ensemble des Mamans du troupeau et nous, les poulains, nous empressons de rejoindre nos Mères respectives. Je ne trouve pas Maman, je l’appelle, une fois, deux fois, enfin elle me répond … Je reconnaîtrais
entre mille sa douce voix. En quelques bonds, je la rejoins et me colle à elle et là, pour la première fois, je fixe mon Père. Il est juché sur un rocher qui domine notre prairie, la tête haute, les oreilles très droites, l’œil inquiet. Des silhouettes s’avancent au loin. Elles ne ressemblent à aucun animal que jeconnais et déjà, je me méfie. Le troupeau s’est regroupé et forme maintenant un noyau très compact. Tout le troupeau a cessé de brouter et regarde en direction de ces troncs d’arbre à deux pattes qui se rapprochent lentement. Maman m’a donné l’ordre de ne surtout pas la quitter quoiqu’il advienne,
car ces humains ( c’est ainsi qu’elle les nomme ) sont très dangereux…
Subitement, d’autres troncs surgissent derrière nous. En plus des deux pattes qui leur servent à se déplacer, ils agitent deux grandes branches dans tous les sens et poussent des cris furieux incompréhensibles. Mon Père saute de son rocher et tout le troupeau affolé se précipite en désordre vers l’unique issue : la vallée. Je cours derrière ma Mère et veille à ne pas la perdre dans la cohue générale.
Mes copains font de même avec leur propre Mère.Après quelques foulées, Maman essaie d’obliquer pour regagner le sommet, mais c’est impossible, de nouveaux troncs qui vocifèrent à tue tête ’interposent. Elle reprend le chemin de la vallée, mais plus calmement.
Elle semble être moins inquiète. Elle descend tranquillement le minuscule chemin, derrière les autres Mamans et leurs poulains. Je me colle à elle, car le chemin est étroit et la pente abrupte. Le troupeau s’étire et nous nous suivons à la file indienne en direction de la vallée. Bizarrement, mon Père a très peu bougé. Il est resté au sommet. Il doit savoir des choses que j’ignore…
Maman essaie à nouveau, de sortir de la file pour rebrousser chemin, et là, elle reçoit un coup de bâton sur la croupe, accompagné de vociférations très inamicales. Ces troncs sont effectivement très dangereux. « Je commence à comprendre » . Je me retourne et vois, là haut, mon Père s’approcher d’un de ces troncs. Il n’ a pas peur… Comment est-ce possible ? Evidemment, lui, il est grand et fort, il n’a peur de rien ! Mais non, en fait, il semble le connaître … Un autre tronc s’approche de lui et cette fois, il s’écarte et galope nous rejoindre. Je dois avouer que sa présence me rassure. Je me retourne et ne vois plus Maman ; je l’appelle, mon angoisse reprend de plus belle. J’ai comme une boule à l’estomac, mon ventre me joue des tours. Enfin, j’entends sa voix ; elle me cherche et essaie de revenir vers moi, mais là encore, elle reçoit un coup de bâton. Je cours la rejoindre : « Excuse-moi Maman, je ne recommencerai plus – J’ai compris » Je déteste ces troncs… Des humains me dit-elle ?
Le chemin s’élargit et le troupeau reprend sa forme compacte. Nous avançons maintenant beaucoup plus calmement. Nos mères semblent savoir où nous allons. J’aperçois, droit devant nous, des sortes de gros rochers, aux sommets pointus d’où sortent d’autres troncs armés de bâtons. Ils sont nombreux et ne nous laissent qu’un passage étroit. Nous nous bousculons les uns les autres : « Ne t’inquiète pas Maman, je te suis ». Nous arrivons dans une vaste prairie à l’herbe haute où d’autres Mamans avec leurs poulains paissent paisiblement. Mais où est passé mon Père ? Je le vois pénétrer dans un de ces gros rochers pointus poussé par plusieurs troncs
vociférants … Maman m’appelle, elle craint de me perdre au milieu de tous ces poulains de mon âge. Très vite, le calme revient au sein du troupeau. Je suis fatigué. J’enfouis ma tête avec empressement sous le ventre de Maman, et après avoir englouti quelques gorgées de lait réparateur, je me couche dans l’herbe haute, tout contre elle. Je l’entends brouter, je suis rassuré, je m’endors. A mon réveil, le soleil se couche sur le plateau voisin. Les poulains gambadent dans tous les sens. L’un d’entre eux vient me chercher et nous voilà partis au grand galop, d’un bout à l’autre, du champ de concentration. Maman ne semble plus du tout inquiète . « La vie est belle ».
La nuit a été douce et étoilée, à peine perturbée par le tintement saccadé de la cloche suspendue au cou d’une Maman à la recherche de son petit. Je connais bien le son de ces cloches. En général, avec la quiétude du troupeau, il est très harmonieux. Le jour se lève à peine et déjà des troncs surgissent aux quatre coins du champ. Certains sont juchés sur de grands chevaux hautains , enturbannés, chaussés de claquettes qui résonnent sur le chemin caillouteux. Soudain, le portail du champ s’ouvre et l’enfer se déchaîne. Aux hurlements et coups de bâtons des humains , répondent les hennissements affolés de nos mères qui se précipitent vers l’unique issue où elles sont encadrées par ces grands chevaux qui ont des airs d’aristocrate comparés à nous,et qui semblent très à l’écoute de leur cavalier.
Le rythme s’accélère, je dois galoper pour ne pas perdre Maman. Les cavaliers sont impitoyables. Leurs chevaux nous rattrapent et le cavalier nous fouette au passage. Aucun écart n’est toléré. Je fais mon possible, mais très vite, avec Maman, nous nous retrouvons en queue de la caravane.
La colonne s’étire, mais je ne vois que les jambes de ma Mère qui ralentit sa cadence de crainte de me perdre.Mais les hurlements s’intensifient et ne nous laissent guère le choix : il faut avancer !!! Le chemin qui sort du champ de concentration est sinueux, mais pas trop pentu.
Aux détours d’une courbe, je peux apercevoir en contrebas la tête de colonne. Nous sommes vraiment nombreux. Le rythme, bien que soutenu, commence à se calmer.
Maman marche d’un bon pas, et moi, je suis contraint de trotter pour ne pas me laisser distancer.
Pas question de téter en chemin. Maman essaie de grignoter de ci, delà, un brin d’herbe sur le bord du chemin, mais elle ne peut pas s’écarter bien loin, les cavaliers placés de chaque côté de la route, la rabattent immédiatement vers le groupe. Maman n’a pas l’air de s’en formaliser.
Elle m’explique la règle du jeu : à l’avant de la colonne, il y a un véhicule orné d’un drapeau rouge qui ouvre la marche. A l’arrière, plusieurs humains armés de bâtons ferment marche. Ceux-là, je les avais déjà repérés. En milieu de colonne, d’autres humains séparent le troupeau en plusieurs groupes , chacun étant encadré par deux cavaliers. Le problème avec les humains, c’est qu’en plus d’être méchants, ils sont bruyants. Mais, les pires, ce sont les cavaliers montés sur ces chevaux dédaigneux. Ils ne nous laissent aucune chance d’aller grignoter les épis de blé des champs qui bordent notre route. Ceci ne nous empêche pas de jouer à nous échapper , surtout quand il y a un grand talus en contrebas, dans lequel ils n’oseront jamais se jeter. Alors, avec mes copains, on disparaît dans les buissons et c’est la panique. Les cavaliers hurlent de rage impuissante , les marcheurs avec leurs bâtons se précipitent dans les épineux et se blessent. Mais, nos Mamans hennissent de détresse, et nous les rejoignons rapidement pour ne pas les inquiéter. On s’est bien amusé, puisqu’il s’agit d’un jeu…
Le soleil est au zénith. Nous marchons depuis le lever du jour, sans boire,
ni manger. La cadence s’est sensiblement ralentie. Les humains seraient-ils fatigués ? Moi, je n’en peux plus. Je marche la tête basse comme un zombie. Heureusement, la queue de Maman chasse les mouches de mon visage : « Où va t – on, Maman ?
Mon Chéri, on va dans un magnifique endroit, très haut dans la montagne, l’herbe y est abondante, l’air frais, il n’y a pas d’insecte. Bref, nous allons au Paradis des chevaux et nous allons y passer l’été et l’automne. » Pourquoi ne me l’a – t – elle pas dit plus tôt ? On ne me dit jamais rien à moi ! Le troupeau ralentit et j’aperçois le méandre d’une rivière au milieu d’une vaste prairie. L’ensemble du troupeau se précipite dans le cours de la rivière.
Je crois que nous allons faire une pause. Je vais enfin pouvoir boire, téter et peut-être même dormir.
Je m’appelle « NEGRITO » et je suis né, il y a , à peine trois semaines au sommet du Mont OROEL dans le nord de l’ARAGON.
- Récit d’une Transhumance de 150 Chevaux pyrénéens élevés pour la boucherie les 27, 28 et 29 Juin 2008.